Journée internationale de l’éducation : le droit de tout enfant d’avoir un enseignant qualifié a un coût mais n’a pas de prix

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En cette journée internationale de l’éducation (24 janvier), tout récemment adoptée par l’ONU, rappelons que le droit de tout enfant d’avoir un enseignant formé et qualifié est encore loin d’être respecté. Ce droit a un coût non négligeable que de nombreux pays, y compris parmi les plus développés, ont bien du mal à assumer. La qualité de l’enseignement en pâtit sévèrement, menaçant l’avenir des générations futures.

Qu’un enfant ait un livre, un cahier, un professeur pour lui apprendre à lire et à écrire, quoi de plus logique. Pourtant 263 millions d’enfants en sont encore totalement privés aujourd’hui. Pour celles et ceux qui ont l’opportunité d’aller à l’école, nombre d’entre eux y vont sans matériel, s’assoient par terre, sans stylo ni feuille de papier, et n’ont pas de « bons enseignants ». Résultat, 617 millions d’enfants aujourd’hui ne savent pas lire une simple phrase, y compris pour les 399 millions d’enfants d’entre eux qui passé plusieurs années sur les bancs de l’école. Faute de matériels et de pédagogies adéquats sûrement. Faute de « bons enseignants » sans aucun doute.

Avoir un enseignant diplômé, pas si évident

Par « bon » enseignant, il faut entendre, comme l’explique l’UNESCO, un enseignant a minima formé, soit ayant satisfait aux exigences minimales de la formation d’enseignant préalable à l’exercice pour enseigner à un niveau d’éducation spécifique. A distinguer de l’enseignant qualifié, qui, lui, possède lui au moins les titres académiques minimaux requis pour enseigner des matières à un niveau donné. Le fait est qu’il n’existe aujourd’hui aucune norme officielle internationale en matière de formation des enseignants. Celle-ci varie donc d’un état à un autre tant dans sa forme, sa durée que son contenu. Certains enseignants sont donc formés, d’autres ont des diplômes sans pour autant avoir suivi la formation pédagogique. D’autres encore n’ont rien, ni formation, ni qualification. Tout simplement parce que la formation d’un enseignant a tendance à se réduire comme peau de chagrin en fonction des besoins du pays en enseignants. En effet, plus un pays aura besoin d’enseignants, plus il aura tendance à abaisser le niveau des professeurs afin d’en recruter plus facilement, plus rapidement, allant même jusqu’à engager des professeurs sans aucune qualification. Le métier « enseignant » connaissant aujourd’hui une véritable crise des vocations, on ne s’étonnera pas – malheureusement- de voir les recrutements d’enseignants sans diplôme se généraliser. Au détriment bien sûr de la qualité de l’enseignement.

Un « bon » enseignant pour une éducation de qualité

Preuve a pourtant été faite de l’impact de la formation des enseignants sur la qualité du système éducatif : Shanghai, la Finlande ou encore la Corée du Sud, à qui l’on attribue les meilleurs systèmes éducatifs au monde l’ont bien compris. Ainsi pour devenir enseignant à Shanghai, il faut étudier quatre années à l’université et suivre une formation pratique d’une année. Les enseignants ont également à leurs côtés un mentor, un enseignant plus âgé, qui les conseille et les soutient. Sans compter l’accès à une formation continue afin de perfectionner leurs connaissances de la théorie et de la pratique au fil des années. Autant d’éléments qui font des enseignants non pas de simples transmetteurs de savoir, mais de véritables apprenants, pédagogues, penseurs de l’éducation, investis dans leurs emplois, dans leurs pédagogies et dans la réussite de leurs élèves.

Une formation longue et onéreuse

Cette situation « idéale » est malheureusement encore beaucoup trop idyllique. Dans beaucoup de régions et pays à faibles revenus, il existe un manque cruel d’enseignants formés et qualifiés. Au Cambodge, où intervient Aide et Action, la formation des enseignants reste extrêmement difficile comme l’explique Vichika Lou, enseignant depuis tout juste 7 ans dans l’une des écoles où Aide et Action développe l’enseignement bilingue pour les enfants issus des minorités ethniques. “Je voulais devenir enseignant, mais cela a été un parcours du combattant. Pour suivre la formation, il fallait une école publique de formation des enseignants du primaire. Il n’y en avait pas là où je vivais. Il a fallu partir dans une autre province très éloignée. Puis j’ai ensuite dû déménager à Banlung pour étudier l’anglais pendant deux ans”. [Voir ici le témoignage de l’enseignant.]

En Afrique Subsaharienne, seuls 6 enseignants sur 10 sont formés en primaire. Ils ne sont que 4 sur 10 dans les établissements du secondaire. Les pays développés ne sont pas exempts de reproches, puisqu’ils rognent eux aussi sur la formation. Former un enseignant correctement, lui donner les compétences initiales, le former tout au long de sa vie, le conseiller, bref lui apporter les moyens d’exercer son métier dans des situations changeantes, parfois de crise, face à des publics multi-niveaux, de tout origine et de toute culture, cela nécessite des formateurs eux-mêmes bien formés, des structures, du matériel, du temps… et cela coûte donc extrêmement cher. Pour l’heure, rares sont les états qui ont les moyens financiers – voire la volonté politique – de financer correctement la formation des enseignants.

Enseignant, un métier sous-financé

Aujourd’hui 60% des dépenses en éducation dans les pays en développement viennent des états eux-mêmes. Demande leur a été faite en vue d’atteindre l’éducation pour tous d’ici 2030 d’accroître leur budget éducation à hauteur de 20% de leur budget national. Si tant est qu’ils l’atteignent tous _ cela reste peu probable tant l’effort est de taille_  cela ne suffira probablement pas à financer la totalité d’une formation de qualité pour les enseignants. Leur demander davantage reviendrait à accroître les frais de scolarité imposés aux familles. Un sérieux coup de pouce est donc attendu de l’aide internationale allouée à l’éducation. Mais les niveaux actuels ne suffiront pas pour combler les 39 milliards d’euros par an qu’il manque aujourd’hui selon  l’UNESCO pour atteindre une éducation de qualité d’ici 2030. La Réunion Mondiale sur l’Education qui s’est tenue les 3-5 décembre 2018 a appelé à mobiliser davantage de ressources pour atteindre l’Objectif de Développement Durable n° 4 (ODD 4) demandant notamment aux pays donateurs d’augmenter leur aide au développement à hauteur de 0.7% du PNB comme ils s’y sont engagés. Pour rappel en 2017, seuls le Royaume-Uni, le Danemark, le Luxembourg et la Suède l’ont atteint parmi les membres du CAD.

Un changement possible en 2019 ?

Reste que 2019 pourrait être l’année du changement. Les Objectifs de Développement Durable, adoptés en septembre 2015, appelaient certes spécifiquement à accroître de manière significative l’offre d’enseignants qualifiés ainsi que le soutien de la communauté internationale à la formation des enseignants dans les pays en développement, mais les enseignants y étaient décrits comme de « simples moyens de mise en œuvre » d’une éducation de qualité, ce qui dévalorisait de fait leur contribution à une éducation de qualité. La découverte dès 2017 d’une sérieuse crise des apprentissages dans le monde  (« plus de 617 millions d’enfants ne savent aujourd’hui pas lire une simple phrase, ni faire un calcul »)  aura eu pour vertu de mettre en lumière le rôle déterminant des enseignants dans l’atteinte d’une éducation de qualité pour tous. Ce n’est pas un hasard si depuis 2018, l’UNESCO a fait du droit d’avoir un enseignant de qualité le premier des droits en matière d’éducation.

La formation des enseignants au menu de l’ONU et du G7

Une réelle prise de conscience de l’importance de la formation des enseignants est donc à l’œuvre. Et 2019 pourrait être l’occasion de voir les premiers effets concrets de ce changement. D’importantes décisions sont attendues cette année en matière d’éducation avec notamment la révision par le Forum Politique de Haut Niveau 2019 de l’ODD 4 et par la tenue en août prochain du G7 dont la France assure depuis quelques jours la présidence. « Nous continuerons à mobiliser des financements internationaux en faveur d’une éducation universelle et de qualité, y compris pour l’accès des filles à l’école et pour la formation des enseignants. » a annoncé Jean-Yves le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires Etrangères lors de  son discours à la communauté diplomatique à Biarritz le 18 décembre dernier, faisant ainsi de la formation des enseignants l’une des priorités du G7 France.

Pourquoi ne pas définir des normes internationales en matière de formation des enseignants ?

De l’avis des enseignants et experts de l’éducation, il serait largement temps. L’absence de formation, les conditions ingrates de travail, le manque de reconnaissance ou encore la faiblesse des salaires ont conduit le métier enseignant à une crise sans précédent. D’après l’UNESCO, il manque au bas mot 69 millions d’enseignants dans le monde pour atteindre l’éducation pour tous en 2030. La pénurie touche le plus sévèrement l’Afrique Subsaharienne, mais n’épargne pas, loin s’en faut, les pays développés. Accroître les financements pour recruter et former des enseignants est sans conteste essentiel pour lutter contre cette pénurie. Définir des normes internationales en matière de formation et de qualifications des enseignants, au-delà des Recommandations non contraignantes adoptées par l’UNESCO et l’OIT en 1966 concernant la condition du personnel enseignant, permettrait en outre d’améliorer sensiblement la qualité de l’éducation et de rapprocher le monde de l’objectif d’une éducation de qualité accessible à toutes et tous. Cela permettrait enfin de revaloriser une profession aujourd’hui trop souvent décriée, rejetée par la jeunesse mais dont elle dépend paradoxalement pour construire son avenir : le nombre d’enfants à scolariser ne cessera de s’accroître dans les années à venir, atteignant jusqu’à 444 millions d’enfants en Afrique Subsaharienne seulement en 2030. Ne pas confier ces jeunes à des enseignants formés et qualifiés, capables de leur donner les clefs pour être les citoyens de demain, serait un crime impardonnable.