Journée internationale de la fille : la COVID-19 aura des conséquences dramatiques

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Crédit photo: Christine Redmond

Qu’elles soient politiques, économiques, sanitaires, liées  à une catastrophe naturelle ou à un conflit, les crises exacerbent systématiquement les difficultés et inégalités rencontrées en temps normal par les filles de tout pays.  Et la pandémie de la COVID-19 en cette année 2020 n’aura pas fait exception.

Hasard des calendriers, 2020 aurait dû être pour les filles une année de célébration. Celle des 25 ans de la Déclaration et du Programme d’Action de Beijing, soit à ce jour la « feuille de route la plus progressiste en matière d’égalité des genres ». En 1995, avec pas moins de 17 000 participants et 30 000 activistes, la Conférence de Beijing s’était achevée sur une vision – un monde où chaque femme et chaque fille pourrait exercer ses libertés et ses choix, connaître et comprendre tous ses droits – et sur un accord entre 189 États pour parvenir à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des filles partout dans le monde. L’ambition n’était pas des moindres puisqu’il s’agissait de garantir à toutes le droit à l’éducation, d’éradiquer l’analphabétisme, d’améliorer l’accès à la formation, aux sciences et technologies et à l’éducation tout au long de la vie, d’y allouer les ressources suffisantes et de supprimer toutes les discriminations de genre… Mais force est de constater que 25 ans plus tard, et en dépit d’un renouvellement des engagements lors de l’adoption des Objectifs de Développement Durable en 2015, la situation des jeunes filles, même si elle a progressé[1], ne s’est guère améliorée : 130 millions de jeunes filles sont toujours exclues de l’éducation dans le monde, 1 fille sur 4 entre 15 et 19 ans n’est ni employée ni en formation, 13 millions de filles entre 15 et 19 ans ont été violentées dans leurs vies, 1 adolescente sur 3 entre 15 et 19 ans est toujours excisée dans plus de 30 pays. [2]

L’égalité des genres loin d’être atteinte

Mais la pandémie de la COVID-19 aura sans conteste en cette même année 2020 renforcé les inégalités de genre pré-existantes, qui affectent au quotidien et de manière disproportionnée la vie des jeunes filles. Au pire moment de la crise en avril 2020, plus d’1,6 milliards d’élèves étaient privés d’éducation  dont plus de 760 millions de filles[3].  Elles, qui le plus souvent devaient déjà relever d’innombrables défis pour aller à l’école et y rester (nombreuses tâches ménagères ou garde des frères et sœurs, frais de scolarité jugés « trop » élevés pour des filles, distance des écoles,) auront été privées, du fait des mesures de confinement, de tout accès à l’éducation. Dans plus de 4 pays à faible et moyen revenu sur 10, aucune mesure n’a en effet été prise pour accompagner les enfants[4]. Les filles en auront été les premières victimes. Même lorsque des cours ont été dispensés via internet ou via application mobile, les filles ont été les dernières à en profiter, puisque rares sont celles qui peuvent accéder à  des ressources numériques par peur des parents qu’elles y subissent de mauvaises influences.

Voilà donc plus de 6 mois pour beaucoup d’entre elles qu’elles ont cessé de lire, d’apprendre et de travailler. Voilà des mois, qu’elles subissent également davantage de violences : agressions physique, harcèlement, viols, exploitations sexuelles…. Les Nations Unies estiment qu’il y aura 2 millions de femmes mutilées de plus durant la prochaine décennie et que la pandémie aura clairement un point d’arrêt aux efforts entrepris depuis une décennie pour lutter contre les mutilations génitales féminines.

Inégalités et discriminations aggravées par la COVID-19

Le risque est donc grand aujourd’hui de ne plus voir ces jeunes filles revenir sur le banc de l’école. L’UNESCO estime que 11 millions d’entre elles ne reprendront pas leurs études : face à la crise économique, les parents seront davantage réticents à payer les frais de scolarité, l’uniforme ou encore le matériel pour les filles, elles seront mises au travail,  ou chargées d’effectuer encore davantage de tâches ménagères pour le bien-être de la famille. Enfin, il est fort à parier que certaines auront été mariées de force pour être « une bouche en moins à nourrir ». Selon World Vision, 4 millions de filles seront mariées dans la prochaine année en raison de la COVID-19.  D’autres ne reviendront pas à l’école en raison de grossesses précoces. En Afrique Subsaharienne seulement, plus d’ 1 million de filles sont tombées enceintes durant la pandémie. Elles ne reviendront certainement pas à l’école,  les jeunes filles enceintes ou mères n’étant que rarement acceptées ou tolérées au sein des établissements.

Urgence : faire en sorte que les droits des filles soient respectés

 Face à une telle situation, que faire ? Permettre aux jeunes filles de retourner le plus vite possible à l’école et créer les conditions d’une scolarisation universelle des filles. La réponse est simple mais pas si facile à mettre en place puisque des décennies après le début du combat, des millions de filles sont toujours exclues de l’éducation. Mais à l’heure où la reconstruction du système économique s’impose[5], où la création d’un monde plus juste et plus résilient est appelé de nos vœux, faire en sorte qu’aucune fille ne soit plus exclue et vulnérable, en raison seulement de son sexe, relève d’une urgence internationale. Eduquer les jeunes filles ce n’est pas seulement leur permettre de se construire et de se choisir un métier, de contribuer économiquement à la vie du foyer et de la société, c’est également leur garantir l’accès à une meilleure nutrition, à des services de santé, à des programmes de protection de l’enfance. C’est leur permettre également de devenir de véritables actrices de changement, de lutter par elles-mêmes contre les discriminations et stigmas qui s’imposent à elles depuis des millénaires. C’est en somme leur permettre in fine d’obtenir que l’intégralité de leurs droits, en tant qu’être humain, soit respectée.

Créer les conditions d’une scolarisation universelle des filles 

Dans les prochains mois et jusqu’à la fin de la pandémie, il est impératif d’assurer  une continuité de l’éducation pour les filles,  par tous les moyens (radio, télé, journal…..) pour s’assurer qu’elles y aient toutes accès. Il est également nécessaire que la communauté internationale demande à tous les pays de lever les obstacles, lois et pratiques, qui empêchent encore aujourd’hui, les jeunes filles mariées ou enceintes de  retourner à l’école. Des événements de dimension publique doivent être organisés pour sensibiliser à l’importance de l’éducation des filles et faciliter leur retour à l’école.

Sur le long terme, les écoles devront être équipées de toutes les facilités pour accueillir les jeunes filles dans de bonnes conditions (latrines séparées, accès aux protections hygiéniques, nutrition…) ; les enseignants et enseignantes devront être formés à un enseignement sensible au genre pour qu’il ne soit plus discriminant ; des mécanismes devront être mis en place pour lutter contre les violences de genre faites à l’école. Des cours d’éducation aux droits sexuels et reproductifs devront être proposées aux jeunes filles (et aux garçons) pour les informer et accroître leur autonomie, enfin l’enseignement général dispensé aux filles devra être de qualité pour leur apporter les connaissances et compétences nécessaires au monde du travail d’aujourd’hui.

Assurer le financement de l’éducation dès aujourd’hui

Tout cela ne pourra se faire sans un financement adéquat de l’éducation tant au niveau national qu’international. Les pays à faible et moyen revenu peinent déjà à dédier 4 à 6 % du PIB à l’éducation comme le recommande l’UNESCO, il est fort à craindre que la pandémie ne les contraigne à réduire encore leur budget éducation. L’aide au développement à l’international risque elle aussi de chuter de près de 2 milliards de dollars l’année prochaine en raison des contraintes budgétaires liées à la COVID-19. En cette Journée Internationale de la Fille 2020,  Aide et Action appelle donc l’ensemble des pays donateurs, à commencer par la France, à tenir leurs engagements, soit à allouer 0.7% du PIB à l’aide au développement et a minima 15% de cette aide à l’éducation en ciblant les pays les plus prioritaires,  et à créer les conditions pour que toutes les filles aient désormais accès à 12 années d’éducation gratuite, sans discrimination aucune.


[1] Depuis 1995, l’analphabétisme des filles a reculé, de 100 à 56 millions, le nombre de filles exclues de l’éducation a chuté de 78 millions, le nombre de mariage précoces a régressé tout comme le nombre de grossesse, passé de 60 naissances pour 1000 jeunes filles à 44, A new Era for Girl, UNICEF , 2020
[2] A new Era for Girl, UNICEF, 2020
[3] Unesco, 2020
[4] UNESCO, 2020
[5] Une augmentation d’un point du taux d’achèvement de l’éducation secondaire des filles augmenter le PIB moyen de 0.3% et le taux de croissance annuel du PIB de 0.2%.